La Chine à la conquête du commerce mondial (les nouvelles routes de la soie)

La Chine à la conquête du commerce mondial (les nouvelles routes de la soie)


Sur ces images de mars 2019,
le Premier ministre italien Giuseppe Conte serre la main du président chinois
Xi Jinping. Cette rencontre est un tournant
car l’Italie devient le premier pays du G7 à s’engager
dans les « Nouvelles routes de la Soie. » Un projet titanesque
promu par la Chine, pour créer un réseau mondial
d’infrastructures. C’est l’histoire d’un projet colossal
porté par un pays, et par un homme. Le pays, c’est la Chine.
L’homme, c’est son président Xi Jinping. En 2013, ce dernier dévoile
sa stratégie de « nouvelles routes de la soie », qui changera plusieurs fois de nom : « One Belt, One Road »,
ou encore « Belt and Road Initiative ». « Belt », pour les routes terrestres ;
« Road », pour les routes maritimes. Le projet est si important
qu’en 2017, il est inscrit
dans la Constitution du Parti communiste chinois. A l’époque,
Xi Jinping a une ambition : étendre l’influence de la Chine
en ouvrant de nouvelles routes avec l’Europe, l’Asie centrale,
et l’Afrique. Pour le mettre en ouvre,
Pékin veut développer des autoroutes, des lignes ferroviaires
ou encore des ports maritimes, qui doivent profiter à son commerce
et à ses entreprises. Par exemple :
ce train inauguré en 2017 au Kenya. Une ligne ferroviaire de 472 kilomètres qui relie la capitale Nairobi
au plus grand port du pays. Financé essentiellement par la Chine
pour plus de 3 milliards d’euros. Ou encore cet autre train de marchandises qui,
en 2017, arrive à Londres après 18 jours de voyage
et 12 000 kilomètres parcourus depuis la Chine. Des projets comme ceux-là,
la Chine les a multiplié pour créer un vaste réseau mondial
d’infrastructures déjà existantes ou en construction. De la Chine, vers l’ouest,
en traversant l’Eurasie par voie terrestre. Et l’océan indien par voie maritime. En Europe, la Chine a investi
des milliards depuis 2012 dans plusieurs pays de l’est. Tout comme en Afrique,
au Moyen-Orient et en Asie. Le plus souvent, dans des projets d’infrastructures
d’énergies ou de transports mais aussi d’immobilier
et dans les métaux. Et en mars 2019,
l’Italie devient le premier pays du G7 à s’engager
dans les nouvelles routes de la soie. En signant pour plusieurs milliards d’euros
de contrats ou de protocoles d’accords stratégiques, avec des investissements chinois prévus
dans les ports de Gênes et de Trieste, et des technologies comme la 5G. Dans le monde, plus de 80 pays ont été ciblés
par Pékin pour ses nouvelles routes. Ensemble, ils représentent
le tiers de la richesse mondiale, et 41% du commerce mondial. On voit que sur le plan géographique,
les nouvelles routes de la soie dépassent largement le cadre de l’Eurasie. Maintenant, on parle de routes de la soie
pour des projets en Amérique du Sud, en Afrique, qui vont même
jusqu’en Arctique. Donc, aujourd’hui, tous les pays
sont potentiellement concernés par les routes de la soie. Pour convaincre
les gouvernements étrangers, la Chine a une arme
très séduisante : elle propose
des offres « clef en main », en apportant le projet,
et l’argent nécessaire. Avec des prêts aux pays concernés
pour construire des infrastructures, en contrepartie de quoi
des entreprises chinoises sont impliquées. Ou avec des investissements,
voire des acquisitions, comme ce fut le cas en Europe,
avec le port de Pirée, en Grèce, le plus important du pays. Parfois, elle prend même
une forme inédite, comme au Pakistan, où Islamabad et Pékin
ont créé un corridor économique prévoyant 54 milliards de dollars
d’investissements dans des projets d’infrastructures. Au niveau mondial,
la Chine a investi 410 milliards de dollars dans les pays des nouvelles routes de la Soie,
de 2014 à 2018. Pour financer ces projets,
la Chine a même créé des institutions : comme le Fonds de la Route de la soie, ou la Banque asiatique d’investissement
pour les infrastructures. De plus en plus, la Chine appelle
à l’internationalisation du financement des projets
des routes de la soie, ou au co-financement, ou au financement
par des institutions multilatérales. Cela lui permet
d’assurer ses arrières, c’est-à-dire de ne pas assurer
elle-même le coût du financement. Cela lui permet aussi d’intégrer
un nombre croissant de pays et d’entreprises pour les associer
à ces projets, et à ne pas présenter les projets
des routes de la soie comme uniquement chinois. Si la Chine mobilise autant d’argent,
c’est qu’elle a plusieurs objectifs. Tout d’abord,
elle veut sécuriser les routes par lesquelles transitent les marchandises qu’elle vend partout dans le monde. Elle veut aussi s’ouvrir
de nouveaux débouchés économiques en renforçant ses liens. Ses échanges commerciaux
avec les pays des routes de la soie pourraient ainsi augmenter
de 117 milliards de dollars rien qu’en 2019. Les nouvelles routes de la soie révèlent
les ambitions de la Chine, mais aussi ses besoins. En particulier son besoin
en matières premières, dont elle cherche à sécuriser à tout prix
son approvisionnement. Aussi, la Chine
a besoin d’exporter, car elle est
en surcapacité de production dans plusieurs secteurs,
comme l’acier ou l’aluminium où elle dispose
de beaucoup de stocks. Avec les chantiers
des routes de la soie, elle peut les redéployer
à l’international. La Chine a lancé cette politique
de Belt and Road Initiative en 2013 pour utiliser les surcapacités
que génère l’économie chinoise, notamment
en matière d’acier, de ciment, tout ce qui concerne
le domaine de la construction. Il y a cet aspect
de surcapacités, mais aussi le fait que la Chine dispose de réserves financières
très importantes : 3 000 milliards de dollars. Enfin, c’est aussi sur le plan intérieur
que se jouent les choses. Les nouvelles routes de la Soie
doivent contribuer à réduire
les déséquilibres économiques entre les régions côtières riches,
avec des villes comme Shanghai, et d’autres régions de l’ouest,
en les ouvrant à des routes commerciales. En Chine même,
les autorités locales ont tendances à évoquer les routes de la soie
sur de nombreux projets parce que cela leur permet d’accéder
plus facilement, à des crédits plutôt que s’il s’agissait de projets
perdus dans la masse. Mais les nouvelles routes de la soie créent de l’inquiétude notamment sur le niveau d’endettement
des pays partenaires. L’exemple du Sri Lanka
a marqué les esprits. Dans l’incapacité de rembourser
des prêts accordés par Pékin, le pays a dû céder à la Chine
le contrôle d’un de ses ports pour 99 ans, en échange d’un effacement de sa dette. La question du contrôle
des infrastructures se pose. Tout dépend
de l’infrastructure concernée. Tout dépend aussi du degré de participation des entreprises
ou des banques chinoises dans le projet. Le cas du Sri Lanka
est extrême dans le sens où, là,
c’est une concession accordée à une entreprise chinoise
suite à un cas d’endettement. Beaucoup de questions
avaient émergé concernant
l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Mais de fait,
la Chine n’était pas majoritaire dans ce projet. Et elle se retire actuellement
du projet. Donc il ne faut pas généraliser,
je pense, sur le contrôle des infrastructures. La Chine a massivement prêté
de l’argent dans le monde, faisant craindre
une spirale de surendettement dans plusieurs pays. De quoi faire réagir la présidente
du Fonds monétaire internationale : Christine Lagarde. L’autre source d’inquiétude,
ce sont les ambitions géopolitiques des nouvelles routes de la soie. C’est ce que révèle un document
du ministère de l’Economie en France, daté de 2018. Cette stratégie se manifeste notamment
par la volonté de la Chine d’utiliser les nouvelles routes de la soie
pour instaurer de nouveaux standards
et de nouvelles règles. Avec l’organisation de sommets internationaux
des nouvelles routes de la soie, comme en avril 2019, avec la participation
d’une trentaine de chefs d’Etat. Ou encore, la Banque asiatique
d’investissement pour les infrastructures. Rejoint par une cinquantaine de pays
à sa création en 2016, dont la France et le Royaume-Uni, certains la voient comme une concurrente
de la Banque mondiale. La question
est posée aujourd’hui : est-ce que
le Forum des nouvelles routes de la soie, s’il continue à se tenir
à un rythme régulier dans les prochaines années, et à rassembler un nombre significatif
de chefs d’Etat et de gouvernement… Est-ce que ce nouveau
Forum des routes de la soie sera en mesure de rivaliser
avec d’autres rencontres multilatérales existantes tel que le G20 par exemple ? C’est une question qui est posée
à l’heure actuelle. Ces questionnements
ont été pointés par Jean-Pierre Raffarin devant une commission
au Sénat en 2018. Dans la politique française, et notamment dans la direction du Trésor,
à Bercy, on a le sentiment
qu’il faut être extrêmement vigilant : parce qu’il y a un risque fort
d’une « mondialisation à la chinoise » avec un projet de cette nature. Et notamment d’avoir des risques
où les règles qui seraient imposées dans ces différents projets soient des règles chinoises
qui viendraient remplacer les règles précédentes qui étaient des règles notamment de l’OMC
ou de toutes formes de partenariats et de traités
qui aujourd’hui fixent les règles. Puis il y a la seconde réticence
qui est de voir que, sur un plan géopolitique, la Chine peut avoir des actions
qui peuvent contribuer, par exemple en Europe,
à une sorte de division de l’Union européenne. Face à ces inquiétudes,
le Parlement européen a réagi en donnant son feu vert à un mécanisme
de surveillance des investissements étrangers dans les secteurs sensibles
en Europe. D’ailleurs, le mot d’ordre
des Européens c’est d’exiger
de la réciprocité. Si ce sont des routes,
elles ne peuvent être univoques. Elles ne peuvent être des routes
d’une nouvelle hégémonie qui viendrait en quelque sorte
mettre en état de vassalité les pays qu’elles traversent. Ça, c’est pour l’économie. Mais certains s’interrogent aussi
sur le rôle que pourraient jouer à l’avenir les nouvelles routes de la soie,
cette fois-ci, sur le plan militaire. Il y a la question, à terme,
de l’utilisation duale, c’est-à-dire potentiellement civile,
mais aussi militaire, d’infrastructures
jusqu’à présent civiles. Ce questionnement émerge
alors que la Chine a ouvert sa première base militaire
à l’étranger, la base de Djibouti,
il y a près de deux ans. Et des questionnements émergent
sur l’ouverture potentielle d’autres bases militaires
ailleurs. Mais elle ne le fait pas aujourd’hui
dans le cadre des nouvelles routes de la soie. Jusqu’à présent,
la Chine investit dans des ports pour des services civils,
d’acheminement des marchandises, des services logistiques,
etc. En théorie, il n’y a pas d’ambitions militaires
de la part de la Chine dans ce cadre de BRI
(Belt and Road Initiative). En revanche,
il y a une base militaire, une base navale, qui a vu le jour
à Djibouti. On pense quand même
qu’il s’agit d’un positionnement chinois vis-à-vis du transport maritime, vis-à-vis des bateaux
qui circulent vers le canal de Suez qui est un lieu stratégique. Des puissances voisines de la Chine
s’organisent pour contrecarrer
la toute-puissance de Pékin. Comme l’Inde et le Japon
qui ont lancé un projet alternatif pour faire barrage
aux nouvelles routes de la soie. Mais aussi, les Etats-Unis… Les Etats-Unis ne sont évidemment
pas favorables au Belt and Road Initiative parce qu’ils considèrent
que c’est une stratégie géopolitique de la Chine de conquête, d’implantation, à travers cette diplomatie des infrastructures. C’est un projet qui,
selon les autorités américaines, favoriserait la corruption,
un projet qui manque de transparence, qui est opaque,
encourage les pays à s’endetter, etc. Au-delà de la communication, les Etats-Unis investissent davantage
dans ce que l’on appelle aujourd’hui la stratégie indo-pacifique, qui renforce la coopération
dans le domaine militaire, mais qui espère aussi développer des projets de développement
d’infrastructures conjointement. Les nouvelles routes de la soie
sont un projet en constante évolution. Au-delà des infrastructures,
d’autres secteurs ont été pris en compte. On voit qu’il y a maintenant
dans ces projets des routes de la soie des projets touristiques,
des projets juridiques, des actions même
d’ordre policières… Donc tous les secteurs sont concernés
par ce projet des nouvelles routes de la soie. Et sur le plan géographique,
la Chine voit déjà bien plus loin. Son prochain terrain de bataille
pourrait être l’Arctique, avec une « route polaire de la soie » si rien n’est fait pour enrayer
la fonte des glaces dans cette partie du globe. A moyen terme, l’objectif est de renforcer la Chine
comme puissance mondiale. Car la Chine a le temps. Les nouvelles routes de la soie
sont un projet d’ici 2049. Une date qui ne doit rien au hasard. Cette année-là,
ce sera alors le 100e anniversaire de la création
de la République populaire de Chine